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Comment la presse s’approprie-t-elle les chiffres de mobilité ?

Pierre Falga
L’Express
journaliste chargé des enquêtes statistiques

1/ Les sujets sur lesquels je travaille

Je conçois et mets en œuvre des enquêtes statistiques à L’Express, en particulier des cartes et des palmarès. En laissant de côté tout ce qui n’a pas trait à l’univers du Certu (les lycées, les hôpitaux, la richesse, le dynamisme de l’emploi...), ça peut se résumer à :
-  des palmarès des villes préférées des cadres (2002), des villes vertes (2003), des villes où on vit le mieux (2004), des départements où on vit le mieux (2002 et 2008) ;
-  des matches de villes (18 matches depuis 2002, intéressant au total une cinquantaine de villes) ;
-  des enquêtes de qualité de vie par arrondissement, pour Paris, Lyon et Marseille, ou par quartier pour les grandes villes (16 au total depuis 2002).

2/ Les infos dont j’ai besoin

Dans ces trois types d’enquêtes, il y a toujours un volet « transports urbains ». Pour les enquêtes infra-urbaines, je travaille en lien direct avec les AOT et je fabrique moi-même des données à partir des plans de réseaux de bus, tram et métro. En revanche, j’utilise les données du Certu issues de l’annuaire des TCU pour les palmarès et les matches de villes, en l’occurrence les indicateurs de fréquentation en voyages / an et / habitant, les données sur les prix (ticket à l’unité, par carnet de 10 et abonnement mensuel adulte) et celles sur les TCSP. J’ai besoin de données fiables, récentes et comparables d’un territoire à un autre et c’est pourquoi j’utilise les données de l’annuaire TCU.

3/ Ce que les médias attendent

Qu’attendent les médias ? Des informations intéressantes présentées de manière simple et concise. Les messages énoncés en formules choc ne font pas de mal non plus. Dire : « Les Lyonnais laissent enfin leurs voitures au garage » plutôt que « La part d’utilisation de la voiture dans les déplacements a baissé de 4 points à Lyon entre 1995 et 2006 » aura beaucoup plus d’impact sur tous mes confrères.

Les journalistes ne sont ni feignants ni superficiels (quoique ça puisse nous arriver tant notre métier nous oblige à zapper) mais ils sont surtout pressés. Particulièrement dans le monde de l’audiovisuel où un sujet demandé à la conférence de rédaction du matin devra être à l’antenne - radio ou TV - le midi ou le soir même. Donc, si l’on veut convaincre un journaliste de parler d’un thème précis, il faut s’attacher à en rédiger une bonne synthèse pour lui mâcher le travail et rendre le sujet un peu « sexy ». Avec les médias, sur des sujets pointus, la pédagogie est toujours essentielle, en veillant à ne pas tomber dans la propagande car le journaliste a horreur de se sentir instrumentalisé.

L’immense majorité des journalistes a une forte sensibilité au thème du développement durable et à l’innovation dans ce domaine. Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer l’impact médiatique qu’ont l’ouverture d’une ligne de tramway ou d’une vraie piste cyclable, le lancement de services comme le Vélov, le Vélib, l’Autolib, et même le co-voiturage. C’est peut-être tendance ou bobo mais en tout cas ça marche en termes de reprises médias et les élus l’ont parfaitement compris.
Pourtant, la presse est toujours en attente d’infos sérieuses et impartiales. Que ce soient les journalistes de Lyon Capitale ou du Progrès, ici à Lyon, ceux du DL à Grenoble, ceux d’Ouest France à Nantes, ceux de Midi Libre à Montpellier, ces journalistes seront toujours sceptiques (et parfois même critiques) devant les discours auto-satisfaits de Collomb, Destot, Ayrault ou Frêche qui leur vantent leur réseau de tram comme le meilleur de France. Les mêmes seraient évidemment très intéressés par une étude comparative sur les atouts et handicaps des différents réseaux de TCSP en France, et même en Europe.

Je mettrais quand même un bémol à cette réflexion. C’est paradoxal mais les sujets sur l’écologie ou l’environnement ne se vendent pas dans la presse magazine, la seule qui puisse mesurer l’impact de la mise en couverture d’un sujet sur ses ventes. A L’Express, notre palmarès des villes vertes de 2003 fut une des plus mauvaises ventes de l’année. Même chose lorsque nous avons repris le manifeste de Nicolas Hulot fin 2006. En décembre dernier, il y a eu un énorme battage médiatique autour de Copenhague mais pratiquement aucune couverture de la presse magazine et ce n’est pas un hasard. Tous les patrons de presse savent qu’ils ne vendront pas un exemplaire de plus avec de bons sentiments écolos. Ils en vendront même moins.

4/ Conclusion

Pour finir, je conclurai par 2 expériences personnelles.

En 2003, pour réaliser le palmarès des villes vertes, j’avais cherché des données homogènes sur les pistes cyclables dans les 50 plus grandes agglomérations françaises. Certains dans cette salle s’en souviennent sans doute encore puisque ce sont bien sûr des techniciens du Certu, avec l’équipe du Club des villes cyclables, qui avaient travaillé d’arrache-pied pour harmoniser les données. Est-ce que cette base de données, montée en 2003, a continué à être mise à jour au Certu ? Je n’en suis pas certain. En tout cas, je n’en ai plus jamais entendu parler et je trouve ça dommage.

Autre exemple. L’an passé, alors que le Grenelle de l’environnement redonnait un peu d’impact médiatique aux transports urbains, j’ai voulu faire le point en publiant une carte de France avec un indicateur sur ce thème. J’ai dû me résoudre à travailler sur un indicateur de l’Insee, la part de Français utilisant les transports en commun pour se rendre à leur travail par unité urbaine en 2006, alors que j’avais bien conscience qu’il était très limité et réducteur puisqu’il ne s’intéressait qu’aux déplacements d’ordre professionnel.
Alors, pardonnez-moi si je vous choque en mettant en cause un de vos bijoux les plus chers, mais j’ai envie de dire : Vive les enquêtes ménages déplacements réalisées en même temps dans toutes les grandes villes. Sinon, elles ne sont guère utilisables par la presse, hormis locale. Quand je lis qu’à Lyon, pour la première fois, on est passé en 2006 sous la barre des 50 % d’utilisateurs de voitures, je me dis Super ! mais je pense dans la foulée : et à Paris, Marseille ou Toulouse, ils sont combien ?