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Synthèse des ateliers

Intervention d’Éric Charmes et Jean- Marc Offner

Synthèse des travaux aux trois-quart du colloque

Par Éric Charmes et Jean-Marc Offner, membres de la CCASQT.

[Ce texte est la transcription intégrale de l’intervention d’Éric Charmes et Jean-
Marc Offner le 3 février 2010 avant la plénière finale.]

Jean-Marc Offner :
J’espère que Francis Beaucire est vraiment dans son lit parce que faire le rapport à trois, c’était déjà
compliqué, mais à deux malgré nos dons d’ubiquité évidents, c’est un exercice délicat. Pour autant, nous
voudrions essayer de vous donner un rapport très impressionniste, d’abord à partir d’un petit croquis
d’ambiance en trois points, puis ensuite une synthèse autour de cinq grands sujets.

D’abord, le croquis d’ambiance :

Premier point d’ambiance  : cette salle le montre, c’est d’abord une exceptionnelle affluence . Une
manifestation de ce type ne se jauge pas seulement au nombre de participants mais, puisqu’il s’agit de
premiers Entretiens , c’est quand même intéressant de souligner le fait qu’à la fois ce sujet de la ville
durable n’est pas galvaudé -même s’il apparaît dans nombreux titres de colloques et autres séminaires- et
qu’il y a toujours une vraie attente là-dessus pour aller peut-être effectivement au-delà des mots et des
discours. Et puis, deuxième aspect important pour un organisme qui nous accueille : le Certu est
manifestement considéré comme légitime et compétent pour organiser ce genre de manifestation. Donc un
premier point tout à fait important à souligner.

Deuxième point d’ambiance : une atmosphère très studieuse , ce qui est évidemment dans ma bouche
un compliment. C’est vrai qu’il y a souvent des colloques où l’on ne dit rien mais où l’essentiel se passe
en dehors des séances, dans les dîners, dans les couloirs etc. Ici, il s’est passé plein de choses intéressantes
dans les repas, dans les couloirs et aux pauses café, mais il s’est passé aussi beaucoup de choses dans les
séances ; il y a eu du vrai travail dans chacun de ces douze ateliers. Et, là encore, je me permets de le
souligner parce que souvent nous avons l’habitude de manifestations où la production, le dialogue sont un
peu les parents pauvres de l’affaire. Et de ce point de vue-là, je trouve que le mot « Entretiens » est bien
choisis, il y a les Entretiens de Bichat en référence implicite. Mais c’est vrai qu’on est là pour dialoguer
et qu’il y a de la vraie matière d’échange.

Troisième élément d’ambiance : la diversité . Là encore, c’est vrai que, souvent, nous avons affaire à
des manifestations un peu corporatistes parce qu’il y a des associations, des milieux professionnels qui
ont besoin de se retrouver. Là, il y a une grande diversité des participants, de tous métiers, de tous
statuts... Certainement, le Certu est-il là aussi un bon lieu d’accueil pour manifester et organiser cette
diversité. Une diversité entre égaux, ce qui n’est finalement pas désagréable non plus parce que chacun
avec ses métiers, avec ses compétences, parle aux autres.

Quatrième élément d’ambiance : une grande sympathie à l’égard du Certu. Je n’ai pas été payé pour
le dire ! Car nous sommes de la Commission Consultative pour l’Amélioration de la Qualité Scientifique
et Technique du Certu, la « CCAQST » : il s’agit d’un petit groupe d’universitaires ou d’anciens
universitaires qui aident le Certu à évaluer ses publications, les améliorer, regarder un peu les façons de
travailler, etc. Et au Certu, nous sommes considérés comme ayant la dent un peu dure, pour dire les
choses rapidement. Et donc par rapport à cette position d’évaluateur critique, nous avons tous les deux été
très contents de voir combien le Certu était apprécié dans sa façon de travailler. J’ai entendu les
expressions de « grand frère » , « casque bleu » . C’est un peu rude, mais je tenais à le dire parce que ça a
été pratiquement dans tous les ateliers, cette expression forte et intéressante. Puisque j’en suis à la
sympathie, pour finir l’ambiance, j’irais presque dire de grands élans de tendresse autour de l’idée
« travailleurs de toutes les institutions, unissons-nous » , un désir d’esperanto où tout le monde se
comprendrait, parlerait la même langue, je n’oserais pas dire « construisons des ponts » mais
construisons des passerelles, abattons les murailles. C’est quelque chose que l’on retrouve un peu partout,
mais là peut-être plus parce qu’une impression subliminale sur la force des logiques sectorielles a pu en
contre coup donner cette envie de décloisonnement.
Voilà pour l’ambiance.


S’agissant maintenant de la synthèse

Cinq grands thèmes, cinq grands commentaires qui ne reflètent
évidemment pas la richesse des ateliers dont nous rendrons compte plus tard de façon beaucoup plus
exhaustive. Nous allons nous partager la tâche.

Un premier point que je titrerais volontiers « l’État et le local, où en est-on ? » . Les domaines des
compétences du Certu sont des domaines essentiellement décentralisés. J’aurais envie de dire « étaient
des domaines essentiellement décentralisés »
parce qu’il y a eu, au milieu des années 90, l’ambition
naissante du développement durable, parce qu’il y a eu en 1996 la loi LAURE, la loi sur l’air et
l’utilisation rationnelle de l’énergie, qui ont remis l’État dans le coup parce qu’il y avait des intérêts
nationaux, des intérêts mondiaux qui se jouent sur des compétences considérées comme locales :
l’organisation de l’espace, les transports urbains, etc. Et donc, je dirais un peu, hasard de l’histoire,
décentralisation des années 80, thématique du développement durable qui arrive après et qui rebat les
cartes. Et la question qu’on peut se poser, c’est de se demander si, certes l’État est revenu dans le jeu, mais
il est peut-être revenu sans modifier les règles du jeu, avec les règles du jeu d’avant. Et nous avons vu
souvent dans les ateliers des représentants de l’État qui étaient un peu sur ce duo
complémentarité/cohérence, ce dont Claude Martinand avait parlé hier matin. Finalement « on est
complémentaire, on peut arriver à organiser les choses de manière complémentaire et il suffit de
rendre tout cela cohérent »
. Et nous avons vu pointer quelques inquiétudes qui rejoignent les miennes sur
les usines à gaz qui se montent autour des schémas régionaux, des plans climat à tous les niveaux, des
plans Air etc. PDU/PLH, on nous dit : « tout ça va être cohérent, compatible » . Nous imaginons un peu
les flèches que l’on a dû mettre dans tous les sens autour de cette vision effectivement peut-être trop
cohérente, d’une cohérence trop conceptuelle et pas assez pragmatique. Par rapport à ce couple
complémentarité/cohérence, il semble que le local soit plutôt sur un couple contradiction/coordination .
La ville durable est contradictoire : quand on utilise le bois pour se chauffer, la pollution locale augmente,
et mille et une contradictions de ce type existent que nous connaissons bien. Et face à ces contradictions,
et bien, effectivement, il ne faut probablement pas rechercher cette méga cohérence, mais il faut être dans
la coopération, dans la coordination, dans la compensation parfois. D’aucuns diraient, pour faire synthèse,
« dans la gouvernance » . Ce qui nous a semblé, et là il y avait des propositions intéressantes dans les
ateliers sur ce sujet, c’est que cette gouvernance, pour être efficace -parce que se concerter tout le temps
partout, c’est fatigant, on ne peut pas tout le temps le faire, la palabre est un exercice intellectuellement
stimulant mais il faut aboutir !- cette gouvernance a peut-être besoin d’objets de négociation, de cadrage,
de méthode. Et je passe la parole à Éric là-dessus.

Éric Charmes :

Un deuxième point sur les cinq annoncés sur la gouvernance, les jeux d’acteurs et puis le caractère
multi- dimensionnel de l’action
, parce que s’il y a bien un thème qui est revenu dans tous les ateliers, en
tous cas à ceux auxquels j’ai pu assister, c’est que l’analyse des problèmes comme les solutions et les
acteurs doivent avoir une perspective multi-dimensionnelle. Ça veut dire multi-scalaire, multi-acteurs,
multi-compétences, multi-secteurs. J’emploie le préfixe « multi » mais beaucoup d’autres termes ont été
employés lors des ateliers. Les termes qui ont été employés apportent des nuances par rapport à ce que je
viens de dire, mais ils tournent tous autour de l’idée qu’il faut à la fois élargir le cadre et diversifier la
palette. On a parlé de « cybernétique », « systémique », « approche globale », « approche intégrée » , j’ai
même entendu aussi le mot « holisme ». Tout ça n’est pas nouveau mais ce qui frappe, c’est l’insistance
répétée sur la nécessité de transversalité de l’approche multi-dimensionnelle. Ce discours, aujourd’hui,
n’est plus du tout marginal mais dominant, et en même temps nous pouvons nous interroger sur les
raisons pour lesquelles nous en parlons autant, et nous pouvons faire l’hypothèse que si l’on en parle
autant, ça reste un problème. C’est-à-dire que passer du discours aux actes reste difficile et donc cela
interroge, me semble-t-il, sur la manière dont nous pouvons répondre à cette demande de transversalité.
Un des volets est celui des savoirs, par exemple comment pense-t-on les déplacements avec l’urbanisme à
la fois dans la perspective de la mobilité durable, mais aussi dans celle du renouvellement urbain.
Comment pense-t-on aussi les équipements publics avec les déplacements. Un exemple, qui a été donné
lors des ateliers, celui sur la maîtrise d’ouvrage, est celui du collège. Faire un collège durable, ce n’est pas
simplement une question de bâtiment, c’est aussi faire un plan vélo pour l’accès des collégiens à leur
établissement. Ça, c’est un aspect, l’enjeu des savoirs, mais il y a aussi celui des savoir-faire, c’est-à-dire
pour reprendre l’exemple du collège, comment l’autorité organisatrice agit-elle avec le Conseil Général,
bien évidemment puisqu’il s’agit d’un collège, et aussi avec la commune. Là aussi, je pense que le Certu
est attendu sur ces questions.

Concernant les relations entre acteurs, un mot est souvent ressorti, c’est celui de « compromis » , c’est-à-dire
qu’agir ensemble, collaborer, c’est négocier et c’est aussi trouver des compromis. Et évidemment
pour le Certu, il ne s’agit pas de produire des traités sur l’art de négocier et de trouver un bon compromis,
ce n’est pas son objet, mais en revanche il peut diffuser des savoirs sur les contextes et les projets qui
permettent de produire des compromis productifs. On peut travailler sur des référentiels, pour reprendre
un terme qui a été souvent employé. Un exemple -c’était dans l’atelier sur la gouvernance en matière de
politique, de mobilité et de déplacement- c’est celui des contrats d’axes où l’AOTU, le syndicat porteur
du SCOT et la collectivité négocient avec un échange entre un projet de transport et un projet de
développement urbain. Le projet de transport est porté par l’autorité organisatrice et le projet de
développement urbain par la collectivité, donc les partenaires négocient sur cette base-là.
Un autre type d’outil de nature un peu différente de l’exemple que je viens de donner, c’est la grille qui
porte un nom un peu technique, RST-02, qui a été présentée dans l’atelier sur le renouvellement urbain.
C’est une grille qui sert à l’évaluation de la durabilité des projets. C’est d’évidence un outil utile pour
permettre aux acteurs d’avoir une base de discussion, d’avoir un document de référence, un cadre
commun. A ce sujet, il y a eu un débat assez intéressant sur la question de savoir si cette grille pouvait
déboucher sur une labellisation. Alors, il a été dit que ce n’était pas du tout son objet, mais le fait que la
discussion ait eu lieu est assez intéressante. En gros, il s’agissait d’affirmer que nous avons besoin
d’outils pour démarrer une négociation, mais il ne faut pas la clore d’avance ; donc les choses restent
ouvertes, mais ça ne remet pas en cause l’intérêt de la labellisation.

Toujours sur ces questions de gouvernance, un autre thème qui a été fréquemment mentionné, c’est celui
de l’informel , c’est-à-dire que, pour trouver les compromis, les collectivités semblent dire « laissez-nous
nous débrouiller, trouver des arrangements ad hoc... »
qui, à de nombreuses reprises, ont été qualifiées
d’informels. L’exemple, c’est un maître d’ouvrage qui négocie avec un promoteur dans un cadre qui n’est
pas tout à fait réglementaire, ce sont des collectivités qui s’engagent dans un projet commun sans
formaliser d’accord, et les clés de l’action sont ici la confiance et le respect de la parole donnée. Alors,
certes, ça peut être tout à fait utile, les choses peuvent être formalisées dans un contrat mais, en réalité, la
seule garantie du droit n’est pas considérée comme suffisante pour qu’un partenaire puisse tenir ses
engagements, et l’on compte donc ici beaucoup sur deux choses : sur le suivi de la relation, ce qui peut se
faire au travers de comités qui se réunissent régulièrement pour voir comment les choses avancent, et
aussi l’on compte sur la stabilité des contextes locaux d’actions, c’est-à-dire qu’un mauvais comportement
reste dans la mémoire des acteurs et le jour où vous vous représentez devant eux, et bien, évidemment, les
partenaires réfléchiront à deux fois avant de retravailler avec vous. Ça nous le savons et du coup
l’engagement moral est contraignant pour l’action.

Jean-MarcOffner :

Un bon exemple de cette gouvernance organisée par les méthodes est la politique de la ville. Nous en
avons parlé dans un atelier où, effectivement, il y a beaucoup de concertations, beaucoup d’apprentissages
collectifs, beaucoup de formations de l’ensemble des personnels des organismes concernés, beaucoup de
productions de savoirs, d’indicateurs également... Et cette politique de la ville semble, dans les quartiers
concernés, constituer un bon terreau organisationnel, méthodologique, pour appréhender plus facilement
qu’ailleurs ces questions de développement durable.

Troisième thème , un thème plus que séculaire, la relation entre savoirs et actions . Un thème multiséculaire,
et en même temps le noyau dur, me semble-t-il, des missions du Certu. L’idée est de souligner
que pour ces dialogues, pour ces concertations, il faut arriver à organiser des conversations, des entretiens,
informer et raisonner et ne pas être trop dans les préjugés, dans les modes du moment. Pour ce faire, cela
a déjà été dit hier, il faut arriver à faire un découpage à peu près stable entre ce qui est de l’ordre des
certitudes et ce qui est de l’ordre des controverses. Il y a beaucoup de choses, nous savons beaucoup de
choses, nous ne savons pas forcément très bien le faire savoir comme l’on dit, et à l’inverse, dès lors qu’il
y a controverse, il faut effectivement les assumer en tant que telles.

Tout ça, le Président Rossinot le rappelle souvent, à juste titre : dans une situation d’urgence, on ne peut
pas se permettre d’attendre le circuit traditionnel de la recherche fondamentale qui se transforme en
recherche appliquée et qui, au bout de 10 ou 20 ans, arrive dans les revues techniques et met encore 10
ans pour arriver dans les articles de l’Express ! Donc, il y a une vraie difficulté à faire du circuit court y
compris sur ces questions de connaissances. Le ministère dont nous avons parlé hier s’organise avec ses
Pôles scientifiques et techniques, organise ses relations avec les milieux universitaires et de recherche.
Beaucoup ont insisté sur le fait que, certes, il fallait ces organisations, mais qu’en même temps
l’important se jouait dans les capacités de fluidité de ces milieux scientifiques et de ces milieux de
recherche ; fluidité dans les collaborations, fluidité dans les parcours professionnels, toujours pour gagner
du temps et pour que ces schémas organisationnels ne soient pas dépassés avant même d’avoir eu le temps
de se constituer. Des choses importantes aussi, dans cette relation entre savoir et action, autour de la
confrontation avec les référentiels européens. Il y a des tas de gens comme nous qui réfléchissent ailleurs,
y compris à l’échelle européenne, et là il y a également beaucoup de temps à gagner parce que certains
sont en avance entre guillemets, ou parce que, comme nous l’avons déjà dit, il y a beaucoup à apprendre
et des bonnes pratiques et des échecs pour nos propres situations.

Problème récurrent également, et qu’on traite souvent à la CCAQST, c’est la diversité des outils de
diffusion pour ne pas dire des outils de vulgarisation, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous
réfléchissons tous où nous en sommes sur les « quatre-pages » , sur les « deux-pages » , sur le fameux
petit ouvrage de quatre-vingt pages qui est lu dans les deux heures de TGV entre Paris et Nancy ou les
trois heures entre Paris et Bordeaux -une heure et demie ! Excusez-moi, donc il faut réduire à 60 pages —
on y arrive plus ou moins. C’est néanmoins très difficile parce que le fameux article de l’Express qui va
donner son classement des villes, pour lui, 60 pages c’est trop, même si le journaliste va quand même
aller piocher dans les bases de données du Certu pour ce faire. Il faut continuer à travailler là-dessus, il
faut savoir si effectivement de temps en temps, il faut plutôt rechercher les circuits courts, les chercheurs
qui s’adressent aux politiques, de temps en temps, comme le Certu le fait, être plutôt sur des positions
d’intermédiaire entre les milieux ; la solution réside très certainement dans la diversité des outils...

Nous l’avons dit et redit, nous l’avons déjà dit hier, il faut réhabiliter ou réinventer l’évaluation a
posteriori et en particulier l’évaluation quantitative parce que c’est vrai que, dans les milieux où les
économistes ont souvent mauvaise presse, avoir de temps en temps quelques analyses robustes et solides
avec quelques chiffres pour avoir ne serait-ce que des ordres de grandeur, c’est souvent très précieux pour
faire avancer les débats.

Deux slogans pour finir sur cette relation savoirs/actions : être simple, mais pas simpliste, donner des
repères mais pas des recettes
. Dans cette articulation savoirs/actions, il faut aussi produire de nouveaux
savoirs, de nouveaux savoir-faire et de nouvelles méthodes parce que le développement durable nous
oblige à regarder ailleurs, à sortir de nos cases urbaines pour aller regarder du côté de l’agriculture et de la
nature, à sortir des yeux rivés vers le sol pour regarder vers le ciel, et c’est Éric qui va vous parler de tout
ça.

Éric Charmes :

Le quatrième point sur ces nouveaux savoir-faire, ces nouvelles méthodes, c’est que l’usager est au
centre de toutes les attentions.
Nous sentons, dans les propos qui ont été tenus sur l’usager, une évolution
importante, et notamment le thème de la concertation m’a semblé perdre du terrain, non pas pour être mis
en cause, mais pour être inclus dans quelque chose de plus large, au sens où l’on considère que la relation
avec l’usager est importante et qu’elle ne saurait être traitée à coup de réunion avec ceux qui ont bien
voulu se présenter à l’heure dite. Plusieurs fois, il a été constaté que des gens peuvent se présenter à des
réunions de concertation, adhérer fortement à un projet, mais malheureusement ne pas avoir par la suite
les comportements qui correspondent à leurs engagements. Donc là, c’est bien un exemple qui montre en
quoi la concertation est tout à fait insuffisante pour l’appropriation d’un projet par les usagers. Donc cela
nous amène à un thème qui est celui de la maîtrise d’usage. C’est d’ailleurs une expression qui a été
employée à plusieurs reprises dans l’atelier sur la maîtrise d’ouvrage, et comme l’a dit un intervenant
dans cet atelier de façon un peu provocatrice « avec le développement durable, le projet commence à la
livraison, c’est-à-dire que c’est à l’usage qu’un bâtiment se révèle économe ou dispendieux »
. Donc, il
y a vraiment quelque chose d’important autour de cette question de l’usage et de la relation qu’on a avec
les usagers.

Le thème est aussi apparu fortement dans l’atelier sur les espaces publics, où il a été noté les limites de
l’aménagement des voies à partir de créations des espaces dédiés à un type particulier d’usager, la piste
cyclable, la voie pour les automobilistes, le trottoir..., et après on peut imaginer toutes sortes d’espaces
réservés à tel ou tel type d’usager ! Je sais qu’à Londres, il avait été question de réserver une bande sur un
trottoir à Oxford Street pour les passants pressés, gênés par les badauds arrêtés par les vitrines... Donc,
effectivement, nous atteignons là des limites, ne serait-ce que des limites d’espaces dans certaines voies
notamment lorsque l’on est en dessous d’une quinzaine de mètres. Comme cela a été dit, il est difficile de
créer à la fois des trottoirs suffisamment larges, des pistes cyclables et des voies de circulation. Donc, là,
l’enjeu est bien l’intériorisation par les habitants d’un certain nombre de comportements, de leur capacité
à partager l’espace au sens d’utiliser ensemble un même espace plutôt que d’avoir à utiliser un espace
divisé, partagé au sens où l’on partage un gâteau. L’enjeu en termes d’aménagement des espaces publics,
c’est bien quelque chose qui relève de la maîtrise d’usage.

Pour donner un autre exemple, il y aussi l’idée que beaucoup de projets partent de demandes des usagers
parce que les usagers ne raisonnent justement pas « en sectoriel » ou en tenant compte des échelles de
limite géographique. Ils ont des demandes qui correspondent à des pratiques  : par exemple, nous voyons
des autorités organisatrices se rapprocher et collaborer parce que les usagers leur imposent de le faire. La
question d’usage renvoie aussi à la question des temporalités. Alors, le sujet des temporalités dans l’action
publique en matière d’aménagement urbain n’est certainement pas un sujet nouveau, mais l’importance
que l’on accorde aux usagers et à la question du développement durable donne une nouvelle dimension à
cette question des temporalités. Par exemple, construire durable, cela a été répété, coûte plus cher ; oui,
mais la réponse est que, lorsqu’on considère l’usage du bâtiment, nous allons faire des économies
d’énergie et amortir le surcoût. C’est vrai que, là-dessus, nous allons faire les liens de connaissances,
c’est-à-dire que l’utilisateur final, qui peut être la collectivité, a besoin d’être éclairé sur justement ce qu’il
gagne en tant qu’usager par rapport à un bâtiment qui va être économe en énergie. Un chiffre intéressant a
été cité, c’est l’idée que, par exemple, un bâtiment type « basse consommation », vaut 10 % de plus à la
revente. Alors, je ne sais pas comment l’étude a été faite, mais c’est vrai que des chiffres de ce type-là
sont sans doute importants.

Autre aspect, je vais dire plus poétique sur ces questions de savoir-faire, c’est la question de la nature . La
question de la nature en ville n’est certainement pas une question nouvelle, en remontant déjà assez loin
malgré tout, on peut penser aussi à Desjardins et aux réflexions de Howard qui sont bien articulées sur la
relation entre la campagne et la ville. Mais avec le développement durable, évidemment, la question se
pose en des termes nouveaux, notamment parce que la question de la nature en ville, ce n’est plus
simplement un enjeu récréatif ou esthétique : il y a directement des enjeux environnementaux, notamment
par rapport à la question de la régulation des températures et tout ce qui tourne autour de la question des
ilots de chaleur urbains par rapport à la maîtrise de la pollution, par rapport à la gestion de l’eau. Le
rapport à l’eau, lui aussi, a beaucoup changé. Une formule a été employée : nous sommes passé de
« l’eau-déchet  » à « l’eau-ressource » . C’est vrai qu’à la différence de l’infrastructure routière qu’on
enfouie, nous avons tendance à rouvrir les cours d’eau et à les remettre à l’air libre. Il y a aussi la question
de la biodiversité, avec l’existence d’espèces urbaines spécifiques. Tous ces aspects-là impliquent la
construction et la production de nouveaux savoirs, et nous revenons aussi à la transversalité, c’est-à-dire
que pour traiter la nature en ville, cela nécessite à la fois le bâti et le non-bâti. Cela nécessite aussi d’agir à
des échelles différentes, parce que quand nous parlons de biodiversité, cela nécessite aussi d’offrir aux
espèces des espaces à l’intérieur desquels elles peuvent bouger, donc la question des corridors, des trames
vertes et bleues, etc.
Je rends la parole à Jean-Marc.

Jean-Marc Offner :

Merci. Je crois que si l’on considère comme important ces nouvelles orientations, cette construction de
nouveaux savoirs et de savoir-faire, c’est une petite révolution pour le monde de l’urbanisme. Ça veut dire
qu’il faut que le Certu, mais aussi les agences d’urbanisme par exemple, travaillent plus avec les
chambres d’agriculture, avec les SAFER, avec les agences de bassins, avec les agences locales de
l’énergie, réapprennent à travailler avec les CCI aussi. Il faut recruter autrement, il faut recruter des
paysagistes-agronomes, des énergéticiens, des sociologues... Les agences d’urbanisme font très bien et
très vite grâce à leur statut de droit privé, mais ce n’est pas interdit aux autres d’essayer de le faire
toujours avec ce contexte d’urgence.

Et pour finir , il y a tout un champ de savoirs, de savoir-faire, de méthodologies à inventer autour de la
transversalité. Là encore, cela a été dit hier matin, le développement durable impose la transversalité des
approches en parlant de systémisme - pour faire simple et rapide - et la transversalité, ce n’est pas
l’addition des logiques sectorielles, c’est au-delà
. C’est une affaire souvent de structure ; c’est vrai qu’il
y a encore quelques années - c’est moins vrai maintenant - on riait un peu de ces missions Agenda 21
qui devenaient la énième sous-direction au fin fond d’un service technique, alors qu’elles avaient vocation
à être, au contraire, extrêmement transversales. Donc, faire de la transversalité une énième logique
sectorielle, évidemment, ça ne marche pas très bien, donc affaire de structure, certes. Affaire de méthode
aussi : il y a des progrès à faire pour ne serait-ce que - mais c’est très compliqué - faire converger des
enquêtes, des enquêtes ménages-déplacements et des enquêtes sur l’habitat, par exemple. Il y a 25 ans,
mon collègue Orfeuil - que je cite décidément beaucoup - avait inventé les budgets énergie/transport qui
étaient une façon d’avoir un indicateur commun pour parler en même temps de transports et d’habitat.
Nous n’avons pas énormément progressé là-dessus. C’est probablement une affaire d’approche, aussi. Je
crois, par exemple, que les paysagistes, mieux que nous tous, sont beaucoup plus à même d’articuler les
échelles. Ils voient en même temps le brin d’herbe qui sort du pavé et l’horizon. Et cela, l’urbaniste ne sait
pas forcément bien le faire. Le paysagiste voit en même temps la qualité du cadre de vie et la biodiversité.

Et puis, sans doute aussi, quand on dit - sans faire d’étymologie savante - la transversalité, c’est
prendre des chemins de traverse,
c’est donc encore ne pas additionner les logiques de chemins déjà
établis, mais passer ailleurs avec de nouveaux fils rouges, tel l’exemple du paysage. Et puis cette
transversalité qui est vraiment à construire, je pense que nous ne l’avons pas dans notre boite à outils du
développement durable. Elle est probablement aussi facilitée par la mobilisation de notions qui sont par
nature transversales et que nous retrouvons souvent dans les méthodes de l’écologie. Quand on parle
d’économie de fonctionnalité, c’est-à-dire les usages plutôt que la possession ; quand on parle de
recyclage, forcément recycler, c’est prendre en compte une transversalité d’usage de produits ; quand on
parle de réversibilité, c’est articuler les temporalités, c’est une forme de transversalité. Et quand on parle
de mutualisation, mutualiser un parking, mutualiser de l’habitat et des bureaux, mutualiser des espaces
publics, c’est forcément aussi faire de la transversalité.


S’il y a, comme je l’espère, des Entretiens du Certu numéro 2 qui se préparent, probablement y-a-t-il à
mettre l’accent sur cette boite à outils nouvelle qui nous permettra effectivement d’inventer
véritablement de nouvelles approches pour le développement durable.
Voilà, nous avons oublié mille choses importantes, mais nous espérons vous avoir donné quelques
éléments pour la suite de ces réflexions.